Tempus fugit… (Josquin et MIlan), quelques critiques

Mis en ligne le 29 juillet 2020 dans Blog | 0 commentaires

Interview sur le site Gangflow

 

Ce sont des esprits supérieurs, nous sommes petits.

« Ce sont des esprits supérieurs ». Nous évoquons là un moyenâgeux dont nous fêterons, en 2021, les 500 ans de la mort et qui absorbe le compositeur et chanteur Maurice Bourbon depuis cinquante ans.

Qu’est-ce qu’un esprit supérieur ? Bien des réponses seraient acceptables. Encore que la définition a évolué au gré des évolutions et circonvolutions des époques et évoluera encore. Peut-être existe-t-il une constante, à tout le moins. Nous parlerons donc ici de gourmandise intellectuelle, de curiosité insatiable, de volonté farouche et inassouvie de construction.

Nous voici installés dans l’antichambre de Josquin Desprez. Prêts à rencontrer, le temps d’un disque, un compositeur-bâtisseur, dans les années 1480 – 1500. L’un de ces « esprits supérieurs » qui a suscité l’admiration d’un musicien pendant presque toute sa vie.

Cinquante années de conversation

Tout a commencé il y a cinquante ans. Un extrait de la Missa Pange Lingua qu’un jeune choriste découvre. A l’époque, il trouve cela bien. Quand on est jeune…. Maurice Bourbon grandit. Il devient ingénieur, chercheur au CNRS, et docteur en paléo-géographie. Avec le temps, il devient chanteur professionnel et chef de choeur.

Il devient peu à peu chanteur professionel. Restent le sens de la démarche et la méthode scientifiques qu’il met au service de l’analyse de la musique de Josquin Desprez. « J’ai été captivé par l’extraordinaire intelligence de Josquin qu’il déploie dans des constructions mathématiques et géométriques. Ce représentant de la musique franco-flamande s’inspirait des règles usuelles autour du canon pour s’imposer des contraintes extrêmement sophistiquées. Chez lui, les jeux sont géométriques et les proportions mathématiques. Pour moi qui avais, au départ, une formation mathématique au départ, le personnage est devenu captivant. »

Le grand art de Josquin, c’est de s’amuser de toutes ces choses-là

L’esprit supérieur de Josquin.

Voilà un homme d’une intelligence foudroyante. Etre libre ne l’intéressait pas. Ce qu’il voulait, c’est jouer et construire. Il était un bâtisseur, brillant et joueur.

MAURICE BOURBON

Comparant la musique de Josquin à une cathédrale construite en 1500, Maurice Bourbon continue. « Prenez une cathédrale de 1500, l’époque de Josquin. Il y a beaucoup de volumes qui se construisent, s’entrecroisent et se superposent. On part de la chose la plus infime comme le visage d’un moine figuré sur une stalle pour terminer avec le volume final et immense de la cathédrale. Nous avons tout un jeu de thèmes qui s’imbriquent avec des volumes qui ensuite « s’engrainent » et s’agglomèrent pour donner à la fin l’oeuvre dans son entièreté. Bien sûr, l’auditeur entendra très facilement des jeux comme, par exemple, les réponses en canon. Mais il existe des jeux beaucoup plus complexes à entendre car le grand art de Josquin, c’est de s’amuser à toutes ces choses là de façon extrêmement subtile. Tout comme un seul arceau pouvait, au sens strict, faire tenir la cathédrale. »

Cet esprit supérieur s’amuse de jeux géométriques et de proportions mathématiques

De la symétrie des voix

Maurice Bourbon est visiblement admiratif. Il nous livre quelques exemples éclairants. Voici qu’il évoque un Agnus Dei de la Messe de l’homme armé Sexti toni. « Dans cette messe, il y a deux tenors deux basses. Les tenors sont des voix qui sont en valeurs longues et qui traversent l’oeuvre. Autour de ces voix, d’autres voix évoluent et sont beaucoup plus volubiles que la voix qui constitue la charpente de l’oeuvre. Dans cet Agnus Dei, une voix commence puis à un certain moment, il y a une mesure de silence. Derrière cette mesure de silence, Josquin reprend le thème à l’envers pour retrouver la note de départ. Et en même temps, puisqu’il y a deux teneurs de basses, il fait la même chose avec une autre voix. Nous avons ainsi une symétrie des deux voix qui sont espacées, se rejoignent et sont à nouveau espacées. Tout cela fonctionne comme en miroir. »

Ce sont des esprits supérieurs. N’oublions pas que nous sommes petits.

MAURICE BOURBON

Aux jeux parodiques

Josquin a inventé une manière de faire, tout en étant représentatif de son époque. Partagé entre la matière sérieuse d’une musique franco-flamande toute académique dans laquelle la passion et les sentiments humains n’ont pas place et un certain goût pour la parodie et l’humour, le compositeur s’amuse.

Prenons l’exemple de la Missa Hercules Dux Ferrariae. « Cette messe a été écrite soit pour le Duc Hercule de Ferrare, soit pour espérer une subvention de l’époque, car on ne sait trop s’il était rémunéré ou s’il l’espérait. En tout cas, il s’amuse en associant des notes aux syllabes de Hercules Dux Ferrariae. Ce jeu devient un thème à qui il fait adopter différentes proportions. On peut dire alors que les jeux parodiques sur cette messe sont infinis. Je ne sais pas s’il s’agit d’humour véritablement, mais la démonstration de son savoir faire est complète grâce à ces jeux parodiques. Ce sont des esprits supérieurs. N’oublions pas que nous sommes petits. »

Nous avons initié cette rencontre en évoquant les esprits supérieurs. Ceux dont les manifestations d’intelligence sont capables d’absorber un ingénieur de formation pendant une cinquantaine d’années. Cinq cent ans séparent Josquin Desprez et Maurice Bourbon, et pourtant la conversation entre ces deux-là continue. Fascinants pouvoirs de l’esprit.

Josquin l’européen : A Milan et ailleurs

Ce disque est le huitième volume d’une intégrale bientôt achevée des 18 messes de Josquin Desprez authentifiées. Il propose ici les Messes Ave maris stella et D’ung aultre amer mises en dialogue et en perspective avec d’autres textes et musiques, dont des compositions écrites par Maurice Bourbon. L’ensemble est équilibré, harmonieux et plein de sens.

Enregistré par les deux ensembles Biscantor ! et Métamorphoses, dirigés par Juliette de Massy, cet opus retrace le passage de Josquin Desprez à Milan et peut-être à Ferrare. Le livret, écrit par le musicologue de la Renaissance Jacques Barbier, est riche, précis et d’une grande pédagogie.

 

Valeurs actuelles du 25 juin 2020

Valeurs actuelles

On mag 14 juin 2020

CD :  »Josquin et Milan », suite de l’intégrale des messes de Josquin Desprez

Publié par Jean-Pierre Robert le 14 juin 2020. Publié dans Musique

  • Maurice Bourbon : Tempus fugit (création)
  • Ensembles vocaux : Biscantor ! & Métamorphoses, dir. Juliette de Massy
  • Direction artistique : Maurice Bourbon
  • 1 CD AR RE SE : AR 2020- 1 (Distribution : Socadisc)
  • Durée du CD : 53 min 38 s
  • Note technique : (5/5)

Voici le 8ème volume (sur 10) de l’intégrale des messes de Josquin Desprez, cette fois consacré aux opus  »Ave maris stella » &  »D’ung aultre amer ». Au prétexte  de la brièveté de cette dernière, Maurice Bourbon, le directeur artistique de cet étonnant projet, a imaginé et composé une autre pièce sur le thème de l’éternité, où il associe le temporel à la dimension spirituelle. L’interprétation est fidèle à  celle des précédentes parutions : d’une rare perfection.

Josquin des Prez dit Desprez (c.1450-1521), musicien franco-flamand, maître éminent de la Renaissance, est un européen avant la lettre. Ce que la présente intégrale de ses messes, son corpus le plus emblématique, prouve à l’envi. Il a voyagé à travers l’Europe, notamment en Espagne, comme le mettait en lumière le précédent disque  »Josquin et l’Espagne ». Ce sont ses rapports avec la ville de Milan, où il fut employé à la chapelle du duc de Sforza, comme avec Léonard de Vinci, également au service ducal, qui forment le fil directeur du présent volume. Et en particulier les supposées conversations entre le musicien et le peintre théoricien en matière d’instruments de musique. La Messe  »Ave maris stella », écrite aux alentours de 1500, et contemporaine de la Missa  »De beata Virgine », se situe, comme cette dernière, dans la mouvance du culte marial. Elle emprunte à l’hymne grégorien éponyme, lequel forme le mode essentiel de toute l’œuvre, exposé d’abord dans le Kyrie, puis repris dans les autres sections, sauf le Credo. Elle est à quatre voix, à l’exception des sections  »Pleni sunt »,  »Benedictus » et  »Agnus Dei ». Elle exploite essentiellement les tessitures aiguës.

Œuvre du début de la carrière de Josquin Desprez, la Missa  »D’ung aultre amer » est à quatre voix. Une des plus courtes qu’il ait écrites, cette messe offre bien des singularités. Le Gloria, extrêmement bref, et le Credo sont très nerveux. L’Agnus dei est très intense. Le Sanctus, pourtant la partie la plus développée, ne comprend pas sa section  »Benedictus ». Elle est remplacée par un motet, inspiré d’Ockeghem, ce qui inclut un élément profane pour mieux illustrer le propos religieux. C’est un exemple du travail de glose réalisé par Josquin Desprez sur la chanson du grand maître médiéval dans une œuvre qui présente déjà en germe la richesse comme la complexité d’un discours contrapuntique que confirmeront les messes subséquentes.

La composition de Maurice Bourbon, intitulée Tempus fugit est constituée de quatre parties, Prologus, Tempus primus, Tempus secondus et Epilogus, lesquelles sont mises en miroir avec les deux œuvres de Josquin. Ainsi le Prologus est-il placé en début de programme. Le Tempus primus forme une transition entre les deux messes, et le Tempus secundus, le premier texte à avoir été conçu par Bourbon, est logé entre le Sanctus et l’Agnus Dei de la messe  »D’ung aultre amer ». L’auteur a convié divers poètes à l’appui de sa démarche placée sous le thème de l’éternité, en fait de la fuite du temps : Agrippa d’Aubigné au Prologus ( »Et rien que Dieu n’est permanent »), Proust ( »Le temps efface tout comme effacent les vagues », tiré des Poèmes), Baudelaire (de  »L’horloge », extrait du recueil Les fleurs du mal :  »Souviens-toi que le Temps est un joueur avide ») au Tempus primus, qui traite encore avec Monteverdi  ( »Morte di Clorinda » d’après la  »Jérusalem libérée » du Tasse), et enfin Ronsard au Tempus secundus ( »Le temps s’en va », tiré du Second livre des Amours). Autant de clins d’œil à travers les siècles à de glorieux prédécesseurs. La musique en est originale, parée de mille nuances jusqu’au murmure et autre chuchotement.

Sous la conduite enthousiaste et avisée de Juliette Massy, les interprétations sont d’une stupéfiante beauté. Les deux ensembles réunis, Métamorphoses, pourvoyant cinq voix, et Biscantor !, trois autres, s’imposent par leur plénitude et leur justesse de ton notamment par l’étonnante maîtrise de la nuance piano. Les timbres sont chaleureux, des voix aiguës, deux sopranos, un haute contre, un contre ténor, deux ténors, comme des deux voix de basses. Encore une fière réussite à porter au crédit de cette magistrale série.

La prise de son, à l’église de Javols, en Lozère, est d’une clarté exemplaire, dans une acoustique séduisante procurant une belle spatialisation des huit voix.

Texte de Jean-Pierre Robert

 

Interview dans Le Figaro le 9 juin 2020

voir https://theworldnews.net/fr-news/josquin-des-pres-la-messe-est-dite)

Tempus fugit

Discographie / 6 juin 2020 / Par Joël Chevassus

Juliette de Massy, soprano et chef de chœur, dirige les ensembles vocaux Biscantor ! et Métamorphoses pour cet enregistrement des deux messes de Josquin Desprez.

Celles-ci sont encadrées par des compositions originales de Maurice Bourbon s’appuyant sur des textes d’Agrippa d’Aubigné, de Ronsard, de Charles Baudelaire ou bien encore de Marcel Proust, ainsi que ainsi par un madrigal spirituel de Monteverdi.

La prise de son est d’excellente facture, permettant aux voix d’occuper un vaste espace tout en mettant en perspective l’acoustique du lieu d’enregistrement, en l’occurrence l’église de Javols, en Lozère.

Ce travail minutieux du contemporain Maurice Bourbon en collaboration avec Juliette de Massy pour mettre en lumière ces compositions de la Renaissance force le respect, même si on se sent rapidement profane à l’écoute de ce petit bijou polyphonique de musique liturgique.

Ce qui reste, et qui importe, c’est qu’on en ressorte ému, un rien bouleversé, qu’on soit croyant, athée ou agnostique, qu’on trouve du sens dans ces messes milanaises d’un contemporain, ou qu’on en capte juste la beauté.

La musique nous porte sans doute au delà de tout ça, et vraisemblablement l’objectif est atteint avec ce superbe enregistrement. Un très beau disque.

  • Titre: Tempus fugit.
  • Artistes: Maurice Bourbon (création), Ensemble Métamorphoses (chant), Ensemble Biscantor! (chant).
  • Ingénieur du son : Jean-Marc Laisné.
  • Editeur/Label: AR RE-SE.
  • Année: 2020

 

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